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MULTATULI ET LA "LIBERTÉ DU TRAVAIL" AUX INDES NÉERLANDAISES
Textes traduits et présentés par L. Roelandt

On connaît généralement Max Havelaar, le grand "roman colonial" publié en 1860, sous le pseudonyme de Multatuli, par Ed. Douwes Dekker, et l'on sait que cet exassistant-résident, profondément écoeuré par les "injustices" de l'administration indo-néerlandaise, y prend vivement le parti des "indigènes" opprimés. Il ne faudrait pas penser pour autant que Multatuli était un des premiers champions de l'anti-colonialisme; dans plusieurs de ses nombreux autres écrits, il exprime nettement son point de vue sur le "bien-fondé" du Cultuurstehel ou "Système des cultures forcées" mis au point par les Hollandais à partir de 1830, à Java.

L. Roelandt, à qui l'on doit un grand nombre de traductions du français en néerlandais (R. Rolland, H. Barbusse, R. Peyrefitte, etc.) et du néerlandais en français (notamment celle des lettres de V. van Gogh et celle de Max Havelaar, Paris, 1968) nous présente ici quelques extraits où cet aspect "conservateur" de la pensée de Multatuli s'exprime assez nettement. Point ne faut oublier qu'il était "homme du XIXème s." et que, si "avancée" qu'elle fût, sa pensée était avant tout fille de son temps.

Au début de l'an 1856, le gouverneur général des Indes Néerlandaises nomma Edouard Douwes Dekker au poste d'assistant-résident d'un des cinq districts du Lebak (Java-ouest), "le district des abus excessifs", parce qu'il savait que son subordonné "avait du coeur pour les indigènes".

Selon la rumeur publique, le prédécesseur du nouvel assistant-résident, décidé à faire son devoir, avait été empoisonné. Or, Douwes Dekker, lui aussi, avait la ferme intention de faire tout son devoir. Après avoir essayé 5 mais en vain, de faire renoncer le Régent indigène à ses pratiques condamnables, il n'hésita pas à déposer plainte contre lui et quelques chefs de moindre rang. Désavoué par le gouverneur général, Douwes Dekker n'accepta pas le blâme et démissionna.

De retour en Europe, il publia, en 1860, sous le pseudonyme de Multatuli ("J'ai beaucoup souffert"), un roman colonial intitulé Max Havelaar qui "fit frémir le pays". [1].

Le professeur PJ. Veth écrivait au sujet de cet ouvrage:
"Depuis lors, Max Havelaar et les siens ont connu la misère. Devenu le point de mire des "Sec-comme-chaume" — car les Sec-comme-Chaume des Pays-Bas font toujours cause commune avec les "Glaireux" [2] des Indes — Douwes Dekker est devenu Multatuli non seulement en vertu de son pseudonyme, mais en réalité.
"Et que prouve le fait qu'après sa démission on ait procédé à une enquête sur les concussions commises dans le district de Lebak, que le Régent ait reçu un blâme sévère et que quelques chefs de moindre rang aient été destitués?
"Primo, la vérité de l'adage qui veut qu'on pende les petits voleurs et laisse courir les grands.
"Secundo, que l'affaire, ayant eu un trop grand retentissement, ne pouvait plus être étouffée.
"Tertio, que la concussion devait être excessive puisque le résident, qui aimait tant ménager la chèvre et le chou et répugnait à poursuivre en justice un chef indigène, avait été contraint de reconnaître le bien-fondé des plaintes exprimées et que, par conséquent,
"Quarto, MULTATULI AVAIT PARFAITEMENT RAISON". [3]

M. Muret formulait l'avis suivant dans Le Journal des Débats, à l'occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Multatuli [4] :
"Guillaume III, s'il avait jugé bon de répondre, aurait pu du moins faire observer à Multatuli que les Javanais auraient été bien plus opprimés par leurs Adhipattis indigènes si l'administration hollandaise n'avait été là pour limiter cette oppression; mais un argument à ce point relatif n'aurait certainement pas satisfait notre bouillant romancier colonial". [5]
Et Poulaille de demander: "M. Muret, lui, sait facilement se contenter, n'est-ce pas ?"
M. Muret paraissait ignorer que Multatuli n'avait jamais réclamé le départ des Hollandais des ci-devant Indes Néerlandaises, et avait déclaré péremptoirement que son Max Havelaar n'avait aucune tendance politique: "Mes objurgations étaient d'ordre moral et administratif. Je combattais les abus, les oublis du devoir, la mollesse, la paresse, l'égoïsme."

***

Multatuli remit l'affaire sur le tapis dans ses Minnebrieven (Lettres d'amour), formulant dans cet ouvrage quatre "preuves qu'on maltraite le Javanais".
Dans la deuxième, il énumère les travaux imposés à l'indigène:
"1) Corvées au profit des propriétaires des domaines privés.
"2) Corvées au profit des chefs indigènes et des fonctionnaires.
"3) Travaux au profit des contractants, c'est-à-dire des personnes gratifiées généreusement par le gouvernement d'autant de terres arables, ainsi que du droit de disposer de la main d'oeuvre d'autant de villages voisins.
"4) Travaux au profit de particuliers qui doivent se tirer d'affaire sans l'aide gouvernementale et engagent des indigènes. C'est le travail libre dont on discute tant.
"5) Travaux au profit du gouvernement: système des cultures forcées.
"6) Travaux à son profit, mais le temps lui manque, et c'est la famine.
"Ces différents travaux rapportent des bénéfices, mais seul le sixième profiterait au Javanais, les autres assurant des avantages:
"aux propriétaires terriens,
"aux fonctionnaires européens,
"aux contractants,
"au gouvernement des Indes Néerlandaises et donc, en définitive, aux Pays-Bas.
"Plus le Javanais travaille, plus il rapporte aux personnes précitées, au gouvernement, à la nation.
"Le Javanais obéit à ses chefs. Or, ceux-ci ont besoin de luxe et d'apparat. Qui est l'ami d'un chef peut gruger les petites gens autant qu'il veut. Qui paye un chef — l'achète ! — est assuré d'être dédommagé au décuple".
Dans sa Lettre au Gouverneur Général, Multatuli répond par avance à ceux qui pourraient se demander si les fonctionnaires européens n'ont ni yeux ni oreilles:
"Une catégorie de fonctionnaires ne sait rien, ne voit rien, ne comprend rien. Ce sont peut-être les meilleurs. La responsabilité de leurs actes incombe à ceux qui les ont nommés.
"Une autre catégorie sait ce qui se passe, mais sacrifie la quiétude
et le bonheur de milliers d'individus à ses propres aises et à sa propre tranquillité — on calcule quand viendra le jour béni où le montant de la retraite atteindra le chiffre espéré — on rêve de repos aux Pays-Bas, mais on nie les tourments de la pauvre population des Indes; on rédige périodiquement des rapports mensongers sur la prospérité et l'euphorie générales, on tourne chaque phrase afin de ne pas mécontenter le Gouverneur Général; on élude toute initiative heureuse qui n'émane pas de Son Excellence; on craint de susciter des ennuis au gouvernement", on "ménage la chèvre et le chou", on "fait marcher le bazar", on invoque un "esprit du gouvernement" qui ne ne se trouve défini nulle part, qui a été inventé comme une panacée contre chaque travers et chaque abus, qui légitime chaque indifférence, chaque mollesse, qui fait des accessoires de la fermeté, de l'accomplissement du devoir et du respect des serments prêtés, et qui, à tout prendre, n'est rien d'autre que l'immorale et criminelle mentalité égoïste de ces messieurs.
"Et la troisième catégorie, Excellence? C'est terrible, mais j'ai promis de dire la vérité, même si elle est triviale : il y en a qui pressurent aussi, qui volent aussi." [6]

II appuie sa troisième preuve sur une liste de trente-deux noms d'habitants du Lebak, auxquels on avait volé trente-six buffles dans le courant du seul mois de février 1856. En tablant sur le fait qu'un buffle vaut en moyenne vingt-cinq florins et en supposant qu'on puisse confisquer partout ailleurs autant de bêtes de trait dans le courant d'un mois, il en vient à la conclusion que la population est victime d'un vol annuel de quelque vingt mille buffles, représentant une valeur de dix millions de florins. Et il ajoute:
"II y a pire que le vol des buffles ! La valeur des corvées, du travail non rémunéré, des livraisons impayées de toutes sortes de choses est beaucoup, beaucoup plus élevée, atteint vingt fois plus !"

Admettons que Multatuli ait forcé la note dans l'espoir de provoquer des contradictions, ce qui lui aurait fourni l'occasion de ramener la discussion sur la situation au Lebak, situation qu'il connaissait à fond. Mais ses adversaires "de Conrart imitèrent le silence prudent !"

***

Système des cultures forcées ou liberté du travail ? La question était à l'ordre du jour.

Les libéraux, qui préconisaient la liberté du travail, avaient cru trouver un allié en Multatuli puisqu'il avait dénoncé les abus du système des cultures forcées, encore qu'il n'en eût pas réclamé l'abolition. Au contraire il considérait ce système comme la base de la présence hollandaise en Indonésie. Aussi opposa-t-il une fin de non-recevoir aux chants des sirènes, exposant ses vues dans une brochure intitulée Over vrijen arbeid in Neder- landsch Indië "De la liberté du travail aux Indes Néerlandaises", qui parut en 1862. Bien qu'elle eût été rééditée à plusieurs reprises, l'auteur se plaignait dans une autre plaquette consacrée au même sujet: "On la cite rarement. Elle semble condamnée à subir le même sort que bien des choses que j'ai écrites auparavant. On fait à peu près le silence autour d'elle."

Dans Nog eens, vrije arbeid in Nederlandsch Indië "Encore une fois, la liberté du travail aux Indes Néerlandaises", il explique comment les Hollandais avaient fondé leur pouvoir sur le système des cultures forcées, et prophétisé que l'instauration d'un système admettant la liberté du travail à la sauce libérale aboutirait infailliblement à un désastre:
"Le chiffre global de la population de l'Archipel Indien qui respecte l'autorité néerlandaise est bien supérieur — je prétends, dix ou douze fois — au chiffre de la population hollandaise.
"Toutefois, cette infériorité numérique n'est point la cause principale de la relative faiblesse de notre nation à l'égard de ces populations. L'éloi- gnement est un facteur plus important que l'infériorité numérique. Le transport d'un militaire d'Europe en Inde coûte une somme considérable à l'Etat, alors que chaque indigène, encore qu'il ne soit pas militaire, peut s'ériger en guerrier en cas d'insurrection ( ) II n'empêche que les faibles Pays-Bas dominent ces immenses possessions ! Il n'empêche que le nom de notre roi y est symbole du pouvoir absolu ! Il n'empêche qu'on y respecte le pouvoir exécutif davantage qu'en Hollande !
"A quoi faut-il attribuer ce miracle dont l'étranger s'étonne mais qui n'étonne nullement le Hollandais, parce que celui-ci confond l'accoutumance avec le principe, et qu'il en est ainsi depuis longtemps.
"La réponse à cette question justifie le système des cultures forcées et condamne la prétendue liberté du travail."

Multatuli explique ensuite comment les Hollandais s'y sont pris pour étirer tant de profits de Java:
"Ils ont tenu compte de la mentalité orientale très ancrée chez le Javanais, et tablé sur le respect religieux que celui-ci voue aux chefs autochtones.
"Sans doute, ce n'est pas grand-chose, mais c'est tout. C'est là l'unique base du système des cultures forcées. Aux Indes, le pouvoir ne saurait être fondé différemment. Qui voudrait instaurer un autre régime gouvernemental devrait avant tout s'évertuer à accomplir une tâche impossible, j'entends changer la mentalité du peuple. Tant qu'il n'y sera pas parvenu, il convient de le récuser comme législateur, gouvernant ou conseiller ( ).
"Le respect que le Javanais voue à son chef est émouvant et pitoyable à la fois. Pitoyable, si ce dernier en abuse. Emouvant, si on le compare aux aspirations égalitaires désordonnées que l'on constate ailleurs, aux prétentions arrogantes qu'on tiendrait pour des insolences dans la bonne société et que certains politiciens qualifient de "défense des droits de l'homme". Le Javanais semble comprendre, ou sentir intuitivement, que la lutte de chacun pour conquérir une place supérieure revient à rabaisser la place de tous, l'égalité véritable exigeant que chacun occupe la place qui lui revient.
"Peu importe qu'on applaudisse cette conception ou qu'on la réprouve, elle est un "fait" à Java. Elle a permis de tout temps à l'Européen d'acquérir de l'influence tout en servant ses propres intérêts. S'il lui est impossible de conclure un accord, et surtout de le faire respecter, en ayant des millions d'individus comme interlocuteurs, il lui était facile de s'entendre avec quelques centaines ou un millier de chefs.
"Je constate le fait, sans m'étendre sur les abus qui résultent de cette situation.
"Evidemment, il était indispensable que les accords passés avec les Grands javanais leur assurent des avantages. Je m'occuperai plus loin de la question de savoir si ces avantages, accordés pour services rendus, étaient exagérés ou ne suffisaient pas à leur permettre de mener le train de vie nécessaire au maintien de leur prestige. Il est indéniable que le Grand javanais, assimilé peu à peu au service direct de l'Etat, doit continuer à mener grand train s'il ne veut pas ébranler la vénération de la population, car sans cette vénération il ne présenterait plus aucune utilité comme fonctionnaire. Il convient donc de considérer dans une certaine mesure les revenus des chefs comme une compensation leur permettant d'étaler l'apparat nécessaire à l'exercice de leur fonction.
"Le Javanais attache beaucoup de valeur à la magnificence; il ne concevrait guère un personnage revêtu d'autorité qui ne mènerait pas un train de vie luxueux (...).
"Servir son seigneur, voilà la religion du Javanais. Cette conception se confond si intimement avec l'idée qu'il se fait des obligations morales, que l'expression "la crainte du seigneur" est à son sens le nec plus ultra de la perfection sociale (...).
"Il suffisait, par conséquent, de penser à utiliser cette mentalité résultant du prestige des chefs, pour obtenir des produits destinés au marché européen. Il ne fallait rien inventer, en foi de quoi j'ai qualifié le système des cultures forcées de réglementation d'un état de choses existant (...).

Le système des cultures forcées n'est pas autre chose que la consignation des moeurs en termes de bulletin des lois."
"Je le répète, qui part en guerre contre ce système doit commencer par changer ces moeurs."

Multatuli s'efforce ensuite d'infirmer les critiques formulées par les adversaires de ce système. Ceux-ci avancent à priori que les chefs abusent de leur ascendant sur la population, et il ne s'inscrit pas en faux contre cette accusation. Au contraire. N'est-ce pas lui qui, le premier, a vigoureusement dénoncé ces abus? Mais il ajoute:
"Je ne comprends pas qu'on en fasse grief au système des cultures forcées qui non seulement ne prescrit pas les exactions, mais recommande de les empêcher. On exige, en termes très nets, de tous les fonctionnaires "de protéger les petites gens contre la rapacité de leurs chefs", et le règlement stipule formellement que le devoir de protection est "un des plus essentiels devoirs du Gouverneur Général.
"Un gouverneur ou un fonctionnaire subalterne qui manquerait à son devoir devrait en rendre compte et serait sanctionné selon les circonstances, l'arrêt empruntant la motivation de ses considérants aux articles du règlement du système. Ainsi donc, qui attaque le système se voit dans l'obligation d'invoquer l'esprit nettement défini de l'institution qu'il trouve si mauvaise (...).
"Le législateur a prévu l'éventualité de l'abus. Il a prêté attention au fait qu'il répugne à l'indigène d'incriminer son chef. Aussi ordonne-t-il aux fonctionnaires de protéger le Javanais, même contre son propre naturel craintif, et lui recommande-t-il instamment "d'écouter patiemment les plaintes".

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ? Ah, non, il s'en faut de beaucoup !
"Qui niera que les prescriptions ne sont pas toujours efficientes, qu'on les ignore ou qu'on les tourne malgré les soins méticuleux qu'on a mis à les formuler?
"En ce qui concerne les abus, il convient de distinguer ceux qui sont des conséquences parfaitement évitables de ceux, réels ou imaginaires, qui sont inhérents au système.
"Si l'on invoquait la régression de la culture du riz, je me croirais en droit de faire remarquer que l'auteur du règlement ne l'a pas voulu ainsi, car il ne pouvait pas ignorer que la mise en pratique du système et la famine ne sauraient aller de pair. Les résidents et les régents indigènes, leurs collaborateurs, qui, poussés par un excès de zèle ou par la cupidité, développent considérablement la culture du café, du sucre ou de l'indigo au détriment de la culture du riz, ne commettent pas cet abus en vertu, mais à rencontre du système (...).
"Cette remarque vaut également pour le fait que les petites gens sont souvent mises au travail bien loin de leur demeure. Rien n'empêche de modifier le règlement à ce sujet. On pourrait également augmenter les salaires. Toutes ces mesures nécessaires ne prouvent rien contre le système.

"Les chefs sont chargés d'effectuer les paiements et s'approprient une partie de l'argent. Encore un abus qui ne peut être attribué au système.
"Il n'empêche, objecte-t-on, que ces abus et bien d'autres du même tonneau découlent du système, tout de même, encore qu'ils n'y soient pas inhérents. Certainement (...).
"Ce qui est inhérent au système des cultures forcées, c'est son caractère essentiel: le grand pouvoir sur les sujets qu'on accorde aux chefs, dont on lui fait grief en premier lieu et qui est à l'origine de tous les abus non inhérents.
"Le sens du devoir nous oblige à imposer quelques limites au pouvoir des chefs, mais seule la confirmation officielle de ce qui est licite peut procurer les moyens de mettre fin à ce qui ne l'est pas.
"En effet, le système des cultures forcées soutient et maintient l'ascendant des chefs javanais sur les petites gens. Il revêt du sceau officiel le palmarès des services rendus ou reconnus. Il détermine la hiérarchie des lignées, transforme la légende en réalité, situant l'imagination des Javanais dans un cadre réel, visible et palpable, matérialisant la tradition (...)"
"La soumission inconditionnelle du Javanais à son chef héréditaire repose sur un trait curieux que l'Européen peut trouver étrange, bien qu'il soit très naturel: les petites gens ne connaissent ni ne comprennent le morcellement du pouvoir.
"Aux yeux de l'indigène, le seigneur est le maître absolu. Sa conception de l'autorité n'admet qu'une distinction quantitative, c'est-à-dire qu'il n'accepte que des échelons, inférieurs ou supérieurs, de la hiérarchie. Il considère par contre l'essence du pouvoir comme intangible, indiscutable et sacrée. Il sait que son régent est le supérieur du wedono, qui est supérieur au chef du village, mais il obéit à ce dernier aussi ponctuellement que si Yadipati avait daigné lui faire connaître sa volonté (...).
"Sur l'ordre du seigneur, il irait au combat aussi simplement qu'il va cultiver son café. Que le maître convoite son buffle, sa femme, ses enfants il les cède aussitôt. Que celui-ci exige sa vie, peu importe pourquoi, dans un but que l'homme comprend ou ne comprend pas, peut- être seulement pour satisfaire un caprice inexplicable il se sacrifie.

Ce seigneur est son destin, son fatum.
"Où est- il écrit que le système des cultures forcées tolère ou encourage de pareils abus? Un législateur ne peut être assez dément pour le vouloir. Bien au contraire, la réglementation légale, écrite, des us et coutumes javanais — c'est ça, le système, rien d'autre — témoigne de beaucoup de bon sens. Dès lors, l'application du règlement constitue l'unique moyen de combattre les abus."

Et de conclure:
"Je n'exige pas que le profane se déclare adversaire de la liberté du travail, après avoir lu mon plaidoyer en faveur des chefs javanais. Je montrerai par la suite le rapport existant entre la liberté du travail et ma conclusion."

Cela dit, Multatuli s'attache à réduire à néant le deuxième grief énoncé par les défenseurs de la liberté du travail, à savoir que le système des cultures forcées ne favorise ni le développement du sens moral, ni celui des facultés intellectuelles du Javanais.
"Ne comprend-on pas qu'il serait absolument impossible de faire admettre un autre régime au Javanais, sans en appeler à l'ascendant que les chefs ont sur lui ?
"Il est indiscutable qu'il faille changer bien des choses à Java. Ceci dit, je repousse l'accusation d'être "un réactionnaire" au sens courant du mot, bien que j'aie peut-être semblé mériter ce reproche, suite à ce que je viens d'écrire. Etant le contraire d'un conservateur, m'est avis que maintes écuries d'Augias ont besoin d'un Hercule. Or, c'est précisément parce qu'il y a tant à faire qu'il serait insensé de jeter le seul outil dont on puisse se servir utilement. Cet outil est, je le répète, l'autorité des chefs.
"L'urbanité m'interdit de mettre en doute la sincérité de l'industriel désireux de faire coûte que coûte oeuvre de civilisation et de perfectionnement. Il n'empêche que je me permettrai de le faire. En attendant, admettons que quiconque met le pied sur le sol de Java soit animé du désir de combler l'indigène de bien-être et de bonheur. Abstenons-nous de nous demander pourquoi tant de bonnes âmes choisissent précisément les Indes pour se livrer à des expériences d'ordre moral, alors que le "système" de travail d'un fabricant ou d'un propriétaire terrien européens dénotent leur sens des affaires plutôt que leur zèle apostolique. Glissons sur ces questions pour en poser une autre: Comment se propose-t-on d'améliorer la situation sociale et le niveau moral et culturel du Javanais si l'on paralyse l'autorité ?
"Du reste, l'industriel civilisateur ferait mieux de commencer par définir clairement les améliorations d'ordre moral et culturel qu'il entend apporter au Javanais. Le rendre plus honnête, moins sanguinaire? Juste ciel ! il est doux de caractère, et les statistiques prouvent que la criminalité est plus grande dans la plupart des pays européens qu'à Java, bien qu'on y dispose de moyens très restreints pour prévenir la délinquance. (...) Les visiteurs français ou anglais s'étonnent que la sécurité des personnes et des biens soit mieux assurée à Java qu'au-delà de l'océan. J'en appelle aux témoignages de La Place, Jurian de Gravières, Money .... et du Hollandais lui-même. (...) Ne se moque-t-on pas aux Indes du nigaud qui s'est laissé conter par un plaisantin qu'il est nécessaire de s'armer d'un sabre et d'un pistolet pour se risquer à faire une excursion à l'intérieur du pays ?"

Puis, Multatuli réplique malicieusement à ceux qui seraient tentés d'avancer que la sécurité, plus grande à Java que dans la plupart des pays européens, est due "à l'apathie de l'indigène et au fait que celui-ci a peu de besoins":
"Apathie devant le mal ? Bonté divine ! ce vice-là n'est pas très grave, et je doute qu'on se réjouisse des conséquences si on l'en guérissait.
"Moins de besoins ? C'est ça, le défaut moral qu'on se propose d'extirper? (...).
"Est-il un rustre ? Quelle est la norme d'une culture raffinée ?
"La Place avait été choqué en voyant le sultan de Madoera effleurer ses pieds de la main. D'autre part, tout un district était en émoi parce qu'un respectable officier supérieur, ne connaissant pas Java et s'imaginant qu'un militaire peut tout se permettre, avait sans façon satisfait un besoin naturel au bord de la route lors d'une tournée d'inspection, et ce en présence de sa suite digne de son haut rang. Qui avait raison, La Place ou les Javanais ?"

Enfin, Multatuli cherche à prouver que l'indigène peut se passer parfaitement du "perfectionnement intellectuel" dont on voudrait le gratifier:
"II est doué — en un sens que j'explique plus loin — d'une très saine raison lui permettant de comprendre tout ce qu'on lui expose simplement. Il a une très bonne mémoire, d'ailleurs en général meilleure que celle des Européens.
"Le trait caractéristique de l'intellect du Javanais, c'est que celui-ci vise à approfondir, tandis que l'Européen cherche à développer superficiellement ses connaissances. L'horizon du Javanais est étroit, mais ce qu'il a compris reste ancré dans son esprit. Est-il permis de prétendre qu'on le "civilise" en élargissant son horizon, c'est-à-dire en estompant ses conceptions nettes, en les diluant ou en les multipliant ?

"Mais, s'il en était autrement, pourquoi déployer tant d'empressement à développer son intelligence, celle-ci n'étant pas inférieure à celle de l'homme de la rue européen ? Celui qui prétend que le Javanais est borné a raison, mais en ce sens seulement que les facultés intellectuelles de tous les êtres humains sont sujettes à l'erreur, mais il n'est certainement pas plus bête que l'Européen appartenant à la même couche sociale que lui. En outre, la tournure de sa pensée imparfaite le place à un niveau plus haut que notre classe inférieure, peu cultivée. Celle-ci est affligée d'une stupidité qui la pousse constamment à tirer la couverture vers elle. Le Javanais est stupide dans l'autre sens.
"Est-il vraiment nécessaire de remédier de toute urgence à cette défaillance de sa raison ? Les "industriels privés" devraient être les derniers à s'efforcer de l'en corriger, car sa "guérison" desservirait leurs intérêts et l'on ne peut attendre d'eux qu'ils assument une tâche dont l'accomplissement aboutirait à la déconfiture de leur entreprise !"

Par conséquent, la même conclusion s'impose:
"Je veux bien admettre un instant que le Javanais ait besoin de savoir scolaire, de catéchisation et d'autres connaissances. De plus, je retire — également un instant — tout ce que je viens de dire au sujet de la culture et du perfectionnement. Par contre, je demande si l'on est à même de les lui assurer en abolissant le régime d'autorité ?
"Je défie les adversaires du système gouvernemental en vigueur qui veulent de bonne foi le bien-être matériel et moral du Javanais, de citer une seule des mesures qu'ils préconisent, qui soit réalisable sans s'appuyer sur le pouvoir qu'ils attaquent."

Après avoir réduit à néant les arguments invoqués pour les besoins de la cause par les détracteurs du système des cultures forcées, Multatuli aborde le noeud de l'affaire: le monopole du travail défavorise l'industrie privée:
"Certes, le Javanais qui cultive le café pour le gouvernement ne saurait en même temps travailler pour un particulier (...).
"Voyons quel système gouvernemental proposent les "libéraux". Ils parlent de leur industrie, comme si cette industrie était le mot de la fin. Mais elle aura besoin de protection, tout de même ? Je suppose qu'il n'entre pas dans l'intention des apôtres de la liberté du travail de livrer leur corps et leurs biens au premier venu couvant le dessein de les attaquer et de les dépouiller ? Il faudra une autorité, n'est-ce pas ?
"Sur quelle base reposera cette autorité? De quel foyer émanera-t- elle ? Au nom de qui, et surtout par quels moyens l'exercera-t-om ?
"Le promoteur de la liberté du travail ne pourra compter sur le pouvoir établi, car il n'existera plus après la destruction du système qui le soutient. Le parti des "libéraux" veut-il une république ? Une déclaration d'indépendance ?
"L'approuver équivaudrait à renier le point de vue essentiellement néerlandais dont les "libéraux" se réclament et dont je me réclame également, du moins dans le présent exposé.
"Supposons que les partisans de l'industrie privée, changeant leur fusil d'épaule, jettent leur "néerlandisme" encombrant par-dessus bord et, affublant leur âpreté au gain d'un masque, se proclament bien mal à propos "citoyens du monde" et accordent la liberté politique au Javanais. Dans ce cas, une période de plusieurs années de désordres, de guerres et de misères précédera inévitablement l'établissement du nouvel ordre social, et l'industriel sera bien obligé d'exercer, certainement à contre-coeur, un métier peu compatible avec ses projets de répandre la civilisation et de faire fortune, j'entends qu'il devra jouer les soldats ou les francs-tireurs.
"Même s'il n'était pas sûr et certain que le détachement de la colonie de la mère-patrie doive entraîner des conséquences désastreuses pour "l'industrie", je prétends que les "libéraux" ne songent pas à remplacer l'ordre existant par un autre, quel qu'il soit. Tout Hollandais qui cherche à s'enrichir aux Indes aspire à aller jouir dans la patrie du fruit de son travail — à moins que ce ne soit des fruits du travail des autres ? Cet absentéisme ne favoriserait pas l'éclosion d'un sens politique. Peut-on espérer que ces hommes faisant continuellement la navette et ne se souciant guère de fonder une cité, envisagent les moyens de créer un Etat où manque l'élément essentiel: le citoyen?
"Certes non. C'est pourquoi le "parti libéral" s'obstine à invoquer des arguments d'ordre culturel ou matériel, mais s'abstient anxieusement d'aborder le fond du problème, celui du pouvoir et de l'organisation administrative. Il paraît trouver tout naturel que plusieurs millions d'individus se soumettent à la volonté d'un millier d'hommes.
"L'industriel s'imagine-t-il qu'il suffira encore de faire une visite au chef du district, de le flatter bassement ou de lui refiler des cadeaux pour acquérir sa bienveillance, dès le moment où la contrée sera infestée de concurrents ? Un champ ne saurait être emblavé qu'au profit d'un seul intéressé, et une paire de bras ne saurait se mettre au service que d'une seule entreprise. Le wedono hésite. Hier, les concurrents A, B et C sont venus lui présenter une requête analogue.
"Voyons, il y a moyen de s'arranger. Il ne dispose pas de ce qu'on lui demande mais il trouvera bien une solution. Il a promis la main- d'oeuvre de ce village-ci à un tel, destiné ces champs-là à tel autre .... peu importe, il y a des hommes, des femmes, des enfants, voire des malades ailleurs. Bien ! le compte y est, tout le monde sera content.
"Ah ! non, seuls A, B et C le seront, du moins provisoirement, car la liste des "chercheurs d'or' s'allonge sans arrêt, tandis que l'étendue des terrains cultivables diminue de même que le nombre de bras que le bienveillant wedono peut réquisitionner. Il ne demanderait pas mieux que de donner satisfaction à tout le monde, mais il ne le peut, il oppose une fin de non recevoir aux solliciteurs.
"Il se voit dans l'obligation de leur opposer un refus, une fois, deux fois, trois fois sans que ces refus successifs n'entraînent de conséquences fâcheuses, mais, finalement
"Soudain retentit le cri de mauvaise augure "En avant !" qui, de tout temps, a changé chaque colon en Américain et chaque Américain en sauvage. On prend, on confisque, on s'approprie tout ce qui n'a pas encore été donné. Le fanatisme des adorateurs du veau d'or fait des héros. Le plus téméraire remporte la victoire. Les vaincus s'unissent et cherchent à se venger. Or, la vengeance appelle la vengeance et "l'industrie privée" sera noyée dans le sang.

"Et le résident?
"Voyons, il n'y aura plus de résident à ce moment-là ! Il a disparu en même temps que l'autorité. Au temps où il exerçait le pouvoir, il était un maillon de la chaîne unissant l'ensemble, et l'on n'aura pas le droit de se lamenter sur la disparition de ce maillon puisque la chaîne aura été brisée de propos délibéré". *

***

Au premier abord, on pourrait s'étonner de voir Multatuli, ce fanatique de toutes les libertés, déclencher une offensive contre la liberté du travail aux Indes. Toutefois, la contradiction n'est qu'apparente. Que le salut de l'indigène, à qui il avait promis "secours par la voie légale, si c'est possible", soit la loi suprême ! En foi de quoi, il prenait la défense du système autoritaire dont il avait dénoncé vigoureusement les abus. Ni par principe, ni par patriotisme; ne s'était-il pas proclamé apatride? Mais, sincèrement convaincu que la liberté du travail aggraverait l'esclavage des petites gens, il préconisait le maintien du système des cultures forcées en réclamant la stricte application de la loi qui armait suffisamment les fonctionnaires pour protéger les petites gens contre les abus. En fin de compte, il ne voyait pas l'utilité d'abolir un système conforme à leur mentalité et offrant les moyens de les protéger, pour les livrer pieds et poings liés à d'autres rapaces. A son sens, c'était là le seul moyen de les émanciper et de leur ouvrir la voie du progrès. Puis on verrait bien où cela aboutirait:

"Qu'on commence par appliquer rigoureusement les prescriptions en vigueur. Tant qu'on ne se décidera pas à reconnaître le bien-fondé de cette simple nécesité, n'importe quelle tentative pour améliorer le sort de l'indigène sera vouée à l'échec.
"On a fait bon marché de certains principes élémentaires tels que le sentiment du devoir et la saine raison, et cela a donné lieu à des atrocités qui font frémir d'horreur tout homme de coeur. Seulement, on se tromperait lourdement si l'on mettait ces atrocités sur le compte du régime qui, lui seul, offre les moyens de les prévenir. Quand je dénonçais au Lebak les violations de la loi et me heurtais au mauvais vouloir d'un gouverneur indolent, ignorant et trompé, il ne m'est pas venu à l'esprit de mettre en cause cette loi que j'invoquais d'ailleurs pour étayer mes accusations.

(...) Sans doute, la réalité est navrante. Il n'empêche que la loi écrite interdit de maltraiter l'indigène. Un jour viendra peut-être où l'on se décidera à appliquer cette prescription. Peut-être
"Pourquoi les "libéraux" ne réclament-ils pas le maintien de tout ce qu'il y a de bon dans le système actuel, s'ils désirent vraiment que leur programme ne demeure pas lettre morte à l'avenir ?
"La protection de la population indigène contre ^arbitraire de qui que ce soit est un des devoirs primordiaux du gouverneur général.
"Il veillera à ce que les fonctionnaires appliquent strictement les arrêtés existants et futurs, et à ce qu'on donne partout aux indigènes l'occasion de formuler leurs plaintes en toute liberté
.

"Voilà ce que dit la loi.
"Je prétends que quiconque tolère la violation de ce principe n'a aucun droit moral à jouer les redresseurs de torts aux Indes, et je termine en citant l'épigraphe de la première brochure que j'ai consacrée à cette question:
"Le problème de la liberté du travail n'est pas un problème. Qu'on ne vole pas le Javanais, qu'on ne le dépouille pas, qu'on ne l'assassine pas et l'on verra au bout d'un certain temps s'il veut ou ne veut pas travailler librement.
"Je crois qu'il le veut. Le cas échéant, je me déclarerai partisan de la liberté du travail et de l'industrie privée.
"Croyez-moi, le progrès s'ensuivra alors. Je le saluerai avec joie — comme je le salue partout où il s'épanouit — , même s'il entraîne la perte de la magnifique Insulinde pour les Pays-Bas.
"Car il y a quelque chose au-dessus de la patrie: L'HUMANITÉ."


Oeuvres de Multatuli traduites en français

La bibliographie de Multatuli, qui compte en néerlandais plusieurs dizaines de volumes, est, en français, extrêmement réduite.
— Pages Choisies, (trad. Alexandre Cohen), Paris, Mercure de France, 1901.
— Pages Choisies (trad. Roelandt, prés. H. Poulaille), Bruxelles, éd. Labor, 1937.
— Max Havelaar, (trad. Edouard Mousset), Bruxelles, éd. de la Toison d'Or, 1943.
— Max Havelaar (extraits) (trad. Roelandt), Bruxelles, éd. Annotiau, 1943.
— Max Havelaar (trad. Roelandt), Paris, éd. Universitaires, 1968.

En Indonésie, seuls quelques extraits de Max Havelaar ont été jusqu'aujourd'hui publiés, mais une traduction complète du roman par H.B. Jassin doit paraître dans le courant de l'année aux éditions Djambatan.


1) Multatuli, Max Havelaar trad. L. Roelandt, Editions Universitaires, Paris, 1968.
2) Personnages de Max Havelaar. Sec-comme-chaume est le type du bourgeois hollandais enrichi dans le commerce du café, Glaireux celui du fonctionnaire colonial.
3) De Gids, août 1863.
4) Multatuli est mort en 1887. Cet article date donc de 1937.
5) D'après Henry Poulaille: Pages Choisies de Multatuli, Editions Labor, Bruxelles- Paris, (1937), p. 9.
6) Multatuli avait rédigé cette lettre avant de quitter le Lebak mais ne l'avait pas expédiée.
Edgard du Perron a réussi à reconstituer le texte original et l'a publié dans De man van Lebak "L'homme du Lebak", Amsterdam, s.d.

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