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INTERNATIONALE SITUATIONNISTE 12




INTERNATIONALE SITUATIONNISTE 12







LA PRATIQUE
DE LA THÉORIE



Comment les blousons noirs
se politisèrent

En novembre et décembre 1967, Debord, Vaneigem et Viénet ont été à plusieurs reprises entendus par la Police Judiciaire, relativement à la bande dessinée de Vaneigem dont deux images ont été publiées dans I.S. 11. Ils ont convenu qu'ils en étaient effectivement auteurs et éditeurs, et qu'ils en avaient organisé la diffusion et l'affichage. Le Parquet semblait s'être ému de quelques incitations au vol, à la débauche, à l'émeute et au meurtre (des « dirigeants »), que l'on pouvait relever cars les propos et les actes des personnages de ce bref comics. Ce délit de presse d'une allure assez neuve promettait un procès hors du commun mais, en fin de compte, sans que nous sachions pourquoi, l'enquête qui établissait les faits ne fut pas utilisée pour déférer les responsables devant un tribunal.
Sans chercher si les incitations en question ont été plus ou moins saisies d'effet, on doit noter que le comics de Vaneigem, traduit, réédité, et largement reproduit en différents pays, notamment l'Angleterre, les Etats-Unis et la Suède, devait avoir six mois plus tard en France même une remarquable postérité ; quelques camarades du C.M.D.O. s'étant à leur tour exprimés par ce moyen. On sait que, par la suite, une quantité de bandes dessinées à intention révolutionnaire ont été publiées par différents groupes autonomes. Les thèses que René Viénet avait exposées en 1967 dans cette revue ont été depuis complètement confirmées par l'expérience pour tous les moyens d'agitation qu'il envisageait à l'exception, jusqu'ici, de l'emploi du cinéma.

Factices (suite)

II y a maintenant tellement de gens qui ont essayé, en privé, de se faire passer pour membres de l'I.S., que nous renonçons à


relever les noms de ceux qu'on nous a signalés. La liste serait ici trop longue, et tout de même très incomplète : elle pourrait presque servir à donner une allure d'authenticité à tous ceux qui n'y figureraient pas nommément. Il nous suffira de noter qu'en France aucun situationniste ne réside en province (et surtout pas à Strasbourg). A Paris même, il n'est vraiment pas difficile de s'y reconnaître quand on n'a pas une forte envie d'être trompé ; ou une exceptionnelle faiblesse de jugement.
Quelques exploits de faux situationnistes sont d'ailleurs, plus probablement, construits de toutes pièces, un développés à partir de n'importe quoi, par leurs prétendues « victimes ». C'est ainsi que le bruit courait, en juin 1968, qu'un professeur nommé Jankélévitch disait avoir reçu une lettre très insultante signée par l'I.S. Nous devons avouer que nous ignorons presque totalement l'œuvre, et l'existence, d'un philosophe de la dimension du professeur Jankélévitch. Nous ne lui avons jamais écrit et nous continuerons, selon toute probabilité, à ne pas le lire. Peut-être aimerait-il être, aux yeux de ses étudiants, assez moderne pour que les situationnistes l'insultent, lui aussi? Nous n'y pouvons rien. Point de favoritisme !
Diverses tartines racornies de la déconfiture actuelle du milieu littéraire moderniste - et notamment Mme Marguerite Duras - ont prétendu, à la même époque, avoir vu venir chez elles des « situationnistes », qui leur auraient fièrement demandé cent francs pour soutenir leur action révolutionnaire. Personne de sensé ne peut croire un instant que les situationnistes ont jamais assuré leur financement en ramassant des mégots, et, par dessus le marché, chez des gens qu'ils méprisent.
Quant au philosophe argumentiste Kostas Axelos, il aurait été assailli à son domicile, terrorisé, et finalement cambriolé, par quatre, sept, quinze blousons noirs situationnistes (le chiffre est sujet à variations). Après avoir conté partout l'équipée sauvage de cette pègre, il nous a même écrit pour nous reprocher ces « agissements de type fasciste et stalinien ». Ce philosophe aime bien nous écrire. Nous lui avons

répondu, comme toujours, par quelques injures, et l'assurance que nous allions publier sa lettre calomnieuse. Axelos a probablement compris que cette publication ne serait que le début de notre réaction : toujours est-il qu'il nous a écrit de nouveau pour demander de ne pas publier sa précédente lettre, sous le prétexte qu'elle pourrait nuire à certains de ses amis et à lui-même, dans un conflit qu'ils ont avec des gens qui sont assurément pires qu'Axelos. Quoique nous estimions que l'argument était très peu convaincant, nous avons voulu nous abstenir de toute apparence d'avoir nui à ce personnage de ce côté-là. Ainsi, nos lecteurs seront malheureusement privés des pittoresques réclamations du philosophe.
Certaines personnes ont cru, paraît-il, que M. Hubert Tonka, qui a publié en juin 1968 chez Pauvert un comics intitulé Fiction, de la contestation aliénée, était un situationniste. Cette œuvrette à la mode se voulait évidemment parodique, bien que le talent soit fort loin de soutenir l'intention. Cependant, quoique M. Tonka n'ait aucune sorte de relation avec l'I.S., il serait tout à fait illogique d'en déduire qu'il a trempé dans les persécutions dont se plaint Kostas Axelos.

Qu'est-ce qu'un «situationniste» ?


Vu l'extension frappante, quoiqu'elle ne soit vraiment pas surprenante, de l'intérêt suscité par l'I.S., il nous faut maintenant, en tenant compte du développement constaté dans les deux dernières années, préciser le sens qui peut être donné au terme « situationniste » quand il qualifie un individu.
D'abord, au sens plein et précis du terme, un situationniste est un membre de l'I.S., qui a part à toutes les délibérations et décisions de cette organisation, et qui donc en assume personnellement la co-responsabilité générale.
Par ailleurs, un individu peut sans doute être dit, et même se dire, « situationniste » en ceci qu'il admet nos principales positions théoriques ; ou parce que son goût personnel le rapproche de notre style d'expression et de vie ; ou simplement parce qu'il a participé à des formes de lutte subversive qui peuvent se voir ainsi qualifiées, grossièrement et de l'extérieur, par différents observateurs.
Le sens précis et le sens large peuvent être, l'un et l'autre, correctement employés, à la condition expresse de ne pas laisser s'introduire une confusion entre eux. Ceux qui, n'étant pas membres de l'I.S., veulent le laisser croire, ne peuvent qu'être promptement traités en suspects par leur entourage. Quant à tous les autres, qui ne mènent pas en quelque point du monde un travail


pratique organisé avec l'I.S., ce que peuvent faire de mieux ces révolutionnaires « situationnistes », c'est de garder pour eux-mêmes (donc, pour le mouvement prolétarien qui monte) ce qu'ils ont pu approuver de nous, en tant que perspective et en tant que méthode ; c'est de ne pas trop nous évoquer comme référence, mais, au contraire, de nous oublier un peu.

Les dernières exclusions


Le 21 décembre 1967, Timothy Clarke, Christopher Gray et Donald Nicholson-Smith ont été exclus de l'I.S., au moment même où ils se disposaient à publier une revue en Angleterre, et à y commencer une activité de groupe. (Charles Radcliffe, peu de mois auparavant, s'en. était retiré par convenance personnelle).
Les divergences, qui étaient inexistantes, ou du moins restées inaperçues, sur tout le reste, se développèrent soudainement, non à propos de ce qui se faisait en Angleterre, mais sur la question des relations et de l'action possible de l'I.S. aux Etats-Unis. Vaneigem était allé, en novembre, à New York, comme délégué de tous les situationnistes, et y appliqua exactement son mandat, notamment en discutant avec les camarades avec qui - de l'avis de tous, à commencer par les Anglais- nous avions les contacts les plus développés, et qui ont composé depuis notre section américaine. Vaneigem refusa de rencontrer un certain Ben Morea, éditeur du bulletin Black Mask, avec qui nos camarades américains étaient en conflit sur à peu près toutes les questions que pose l'action révolutionnaire, et dont ils contestaient même l'honnêteté intellectuelle. De plus, Vaneigem avait déjà dû refuser de parler davantage avec un certain Hoffman, qui développait élogicuscment devant lui une interprétation mystique de son texte Banalités de base, et qui était à ce moment le principal collaborateur des publications de Morea : l'énormité de ce détail incita justement Vaneigem à ne même pas vouloir discuter de l'ensemble de nos divergences avec Morea. Tout semblait bien clair lors de son retour en Europe ; mais Morea écrivit aux situationnistes de Londres pour se plaindre d'avoir été calomnié auprès de Vaneigem. On répondit collectivement ce qu'il en était - à la demande des camarades anglais, extrêmement scrupuleux sur la base de l'assez invraisemblable hypothèse d'une sous-information possible de Morea. Cependant les Anglais admirent que c'était la dernière réponse que nous pouvions envoyer au personnage. Morea nous écrivit de nouveau à tous qu'il s'agissait de faux prétextes et que le conflit était ailleurs : il insultait nos amis de New York et mettait en cause cette fois le témoignage de Vaneigem. En dépit de leur engagement formel, les Anglais répondirent encore à Morea que, cette fois, ils ne comprenaient plus ce qui se passait, et que « quelqu'un » devait mentir. Ils


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