Quand parut à Berlin au mois de décembre 1751 la première édition du Siècle de Louis XIV, le public attendait l'ouvrage avec impatience, car il était notoire que Voltaire, après avoir chanté la gloire d'Henri IV et raconté l'épopée de Charles XII, préparait depuis longtemps un ouvrage sur Louis XIV et son siècle. Aussi l'ouvrage connut-il une large diffusion: il compte parmi les livres les mieux représentés dans les bibliothèques privées du XVIIIe siècle.
Histoire de l'évolution du texte
- 1739 L'Essai sur le siècle de Louis XIV, comportant une première version des deux premiers chapitres du texte définitif.
- 1746 La publication des chapitres 3-6 dans les Œuvres diverses de M. de Voltaire.
- 1751 Berlin, première édition du Siècle de Louis XIV, éditée par Voltaire.
- 1752 Additions et corrections manuscrites à cette édition. Paris, édition Lambert. Dresde, édition Walther, qui porte la date de 1753.
- 1753 Genève, Supplément au Siècle de Louis XIV, en réponse à La Beaumelle.
- 1756 Première édition genevoise des œuvres de Voltaire, publiée par Cramer, où le Siècle forme les chapitres 165-215 de l'Essai sur l'histoire générale.
- 1761 Genève, nouvelle édition par Cramer de l'Essai sur l'histoire générale.
- 1768 Genève, Cramer publie sa première édition séparée du Siècle.
- 1769 Genève, grand édition in-quarto des Œuvres de Voltaire publiée par Cramer.
- 1775 Genève, toujours chez Cramer, édition dite encadrée des œuvres de Voltaire, dont l'exemplaire corrigé par Voltaire se trouve aujourd'hui dans sa bibliothèque conservée à Saint-Pétersbourg.
- 1784 Kehl, édition des Œuvres de Voltaire publiée par Beaumarchais, dont les variantes textuelles ne sont pas nécessairement authentiques.
L'orthographe de Voltaire dans la première édition
Dans cette édition de Berlin, Voltaire cherche à mettre systématiquement en œuvre une réforme de l'orthographe, réforme dont d'ailleurs peu d'éléments survivront. Il nous a semblé intéressant de présenter un peu plus en détail cette réforme qu'on résume souvent trop hâtivement en se référant à un ou deux éléments seulement.
Le but principal du réformateur était de chercher à rendre et noter la prononciation réelle du temps en simplifiant l'orthographe. «L'écriture est la peinture de la voix: plus elle est ressemblante, meilleure elle est», écrira-t-il vingt ans plus tard dans l'article «Orthographe» des Questions sur l'Encyclopédie. Avant d'énumérer les traits marquants de sa réforme – l'utilisateur pourra lui-même faire des recherches plus poussées dans le texte –, signalons d'abord que Voltaire et/ou ses protes et correcteurs n'ont pas su mettre en pratique la réforme avec toute la rigueur souhaitée. Les variations de graphie d'un même mot sont fréquentes et témoignent du désarroi des compositeurs devant la nouvelle orthographe.
Quelques phénomènes systématiquement présents :
– les lettres majuscules sont proscrites, sauf en début de paragraphe, avec deux exceptions significatives: Dieu, Jesus-Christ46.
– contrairement à l'usage de l'époque, la graphie ai est substituée à oi dans les désinences verbales de l'imparfait et du conditionnel: -ait, -aient. la graphie ai est aussi substituée oi dans les mots suivants: connaissance, connaître, disparaître, faible, paraître; anglais, français, polonais; mais l'ancienne graphie subsiste dans monoie (ou: monnoie). Ces graphies ne furent généralement admises qu'au début du XIXe siècle et n'entrèrent dans le Dictionnaire de l'Académie qu'en 1835.
– contrairement à l'usage de l'époque, le yod intervocalique est systématiquement noté i, quelle qu'en soit l'origine: citoien, croiable, croiait, croiant, déploiaient, effroiable, emploier, envoier, foudroier, grand-doien, impitoiable, incroiable, moien, moiennant, noier, prévoiance, roial, roiaume, soudoier, voiage, voions; défraiées, effraiante, effraier, paier; écuier, fuiant, fuiards, guienne.
– contrairement à l'usage de l'époque, l'accent grave figure dans les infinitifs des verbes en -er devant voyelle: se liguèr avec; attaquèr au fond de; remédièr entiérement; secouèr un joug; de créèr & de donner des; se donnèr à, etc.
– contrairement à l'usage de l'époque, l'accent aigu est employé dans e + x + voyelle: aléxandre, fléxibles, éxact, éxamen, éxemple, éxemt, éxécuter, éxil, éxorbitant, infléxible, méxique. Nous savons que Jean-Louis Wagnière, le dernier secrétaire de Voltaire, fera sienne cette graphie, surtout au début des mots.
– l'emploi du tréma est généralisé dans les combinaisons uë, oë, eüi: cordouë, duël, écroüelles, lieuë, mantouë, recruë, rouë, ruë, statuë; coëffé, poëme, poësie, poëte, poëtique, deüil, fauteüil; dans la forme féminine des adjectifs et participes passés: combattuës, corrompuë, dissoluë, inconnuë, etc.; et dans les formes verbales: concluë, constituë, substituë, etc.
– on remarque encore l'emploi généralisé: savant, savoir, sait (les formes anciennes – sçavant, sçavoir, sçait – n'y figurent pas).
D'autres phénomènes sont plus difficiles à cerner, un mot spécifique ne figurant qu'une ou deux fois, ou les compositeurs et les correcteurs ayant visiblement eu de la peine à appliquer les nouvelles règles. Nous indiquons néanmoins ci-dessous des traits marquants, tout en laissant au lecteur le soin de les systématiser plus en détail. Une étude basée sur la bibliographie matérielle (que nous n'avons pas entreprise) pourrait probablement distinguer les habitudes des différents compositeurs.
Voyelles
Les mots suivants comportent un i au lieu du y actuel: cinique, cluni, fleuri (mais on trouve aussi fleury), marli, olimpe, mistére (on trouve aussi mystére), piramide, pirénées, pirrhonien, polieucte, prosélites, stile, riswick, torci, transilvanie. L'usage de l'époque était variable.
Notons une des innovations que Voltaire a cherché à introduire, mais qui a disparu depuis: européan.
Dans l'emploi des voyelles nasales, on constate des hésitations. Si le texte porte toujours audiance, on trouve vangeance (11 cas) et vengeance (6), vanger (14) et venger (3), aventure (10) et avanture (3), etc.
On écrit: enyvré, œconomie, œuil
Consonnes
Suivant en cela la règle générale de l'époque, la consonne p est absente dans les mots: contre-tems, longtems, printems, tems.
Il en va de même pour la consonne t dans les finales en -ans et -ens: circulans, combattans, concertans, contens, désistemens, expédiens, éclatans, indigens, prédicans, savans, etc.
Le p est absent dans: domter (mais: indomptable), éxemt, promt, promtitude, promtement.
Il y a un effort net de systématisation pour le redoublement ou non-redoublement des consonnes. Il se heurte cependant aux habitudes des compositeurs et les variations sont légion. Voici la règle générale:
1) alegresse, carosse, colier, courier, déveloper, échaper, fanfaronade, flote, fraper, instalait, monoie.
2) aggrandir, appaiser, complette, jetter, condanner/condannation, danner, appeler, jetter, rappeller, secrette, secrettement, solennelle, solennellement, solennité.
Les hésitations sont grandes: si renouveler et ses dérivés l'emportent (50) sur renouveller, ce dernier est quand même d'un usage fréquent (30); alarme (39) – allarme (23); apartement (20) – appartement (11); fallait (44) et fallut (20), mais aussi falait (18) et falut (13).
On constate une grande hésitation dans l'emploi du z/s entre deux consonnes: si hazard, hazarder sont la règle, suivant en cela l'emploi généralisé de l'époque, cizelure se rencontre avec ciselure, suzerain avec suserain, asile avec azile, magasin avec magazin.
On écrit: ausquels, ausquelles; autentique; licentiées, prétieuse; échafaut (on trouve aussi échafaud); quarrés; si pluspart est la règle (25), on trouve aussi plûpart (6), de même plustôt (34) et plûtôt (4).
Accent aigu
L'accent aigu est d'un usage fréquent qui reflète souvent celui de l'époque, mais qui introduit aussi quelques innovations. De nouveau, nous observons des hésitations.
Il figure ainsi au lieu du grave d'aujourd'hui dans qui se terminent en: -éce, -éde, -ége, -éle, -éme, -éne, -ére, -érent, -ése, -éte, -éve, -évre; à côté de guéres (16), on trouve cependant plus souvent guères (30), plus courant à l'époque; gréce et grèce coexistent.
Il se trouve dans les mots: déréglement, funébre, intrinséque, léze-majesté, nimégue, régne, siécle.
Il figure au lieu du circonflexe d'aujourd'hui dans: vétemens, déméler, empécher, évéchez, géné, génante, méler (aussi mêler), précher; extrême (12) cohabitent avec extréme (6), extrémement (3), extrémité (10).
Il figure en outre dans: archévêque, brévet, dégrez, fiéf; on trouve chéf d'œuvre (6) et chef d'œuvre (13).
Les mots suivants n'ont pas d'accent: leger, secretaire (mais on trouve aussi sécretaire).
Accent grave
Outre le cas mentionné ci-dessus, l'accent grave se trouve dans les mots suivants, contrairement à l'usage de l'époque et à l'usage actuel: chèr, tièrs, esthèr, mèr, fèr, fièr, vèrs, luthèr, prospèr; hivèr (8), mais plus couramment hiver (20); mètz.
On le trouve dans: après, congrès, dès, excès, exprès, progrès, procès, près, succès.
Il manque dans: déja.
Accent circonflexe
Les hésitations sont fréquentes, mais les mots suivants portent en général l'accent circonflexe: aîle, chûte, gravûre, vîte; accoûtumer, soûtenir, toûjours; aûtriche, aûtrichien.
On trouve flâmes (4) et flammes (3), connétable (8) et connêtable (3).
L'accent est parfois présent dans les participes passés: dû, pû, vû.
L'accent est absent dans: ame, disgrace, épitre, grace, théatre (mais aussi théâtre).
Si connaît/connaître est la règle, il se glisse quelques cas de connait/connaitre.
Divers
On écrit: loix; dégrez, évéchez, duchez, clez; joind, peind, plaind.