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N°16 p59 nov-déc 2008

À la différence de beaucoup de productions pornographiques, les récits de Magnus favorisent un fond narratif dont le sexe n’est que l’instrument. En 1977, le voyage qu’il entreprend avec «la Compagnia della Forca» en Asie mineure lui permet de se sensibiliser à la littérature chinoise et d’y trouver une importante source
d’inspiration. Ce périple lui inspire quelques années plus tard plusieurs adaptations : Les Brigands, Les Cent dix pilules et Femmes envoûtées.
L’une des préoccupations de Magnus est la représentation de la femme dominatrice, ô combien charnelle qui s’oppose au principe masculin avili en proie à la corrosion (1) de son enveloppe. Dans Vengeance Macumba (2), Luis Cabrera revient d’entre les morts sous la forme d’un zombie en partie décomposé, pour devenir l’instrument d’une sorcière maléfique. Nécron, mort-vivant lubrique ne fait preuve d’aucune rébellion à l’encontre de sa cruelle maîtresse, Freida Boher. Enfin, ce sont bel et bien les six femmes de Hsi-Men Cheng qui survivent à la volupté des cents dix pilules pendant que le corps de leur époux se délie peu à peu, que sa semence s’épuise pour enfin laisser place au sang vital (3).
L’étiolement du corps masculin vers un inévitable devenir cadavérique est palpable jusque dans la figure émaciée de beaucoup de personnages secondaires. L’exemple le plus frappant en est la représentation du moine médecin qui délivre les pilules aphrodisiaques à Hsi-Men Cheng. Peut-être faut-il y voir une auto-représentation du dessinateur rongé de longue date par une addiction à l’héroïne.

Illustration inédite de “Satanik”

«Faire l’amour avec les morts ; c’est finalement le destin de toutes les héroïnes (4)» résume Arnaud de la Croix en préface de Milady 3000 et Nécron en est l’illustration parfaite. Freida Boher, chercheuse nécrophile, décide de se constituer un amant en assemblant des membres prélevés sur des cadavres de la morgue. Elle choisit les parties plus aptes à se conformer à son idéal masculin exception faite de la capacité intellectuelle de sa progéniture qui l’indiffère. Nécron se dresse, telle la créature de Frankenstein, disproportionné, gauche et innocent. Mais la comparaison avec le récit de Mary Shelley s’arrête au principe mis en place par la scientifique.
D’emblée, Freida Boher impose une relation incestueuse avec son oeuvre, et jamais Nécron, une fois apte à formuler ses désirs, ne manifeste un besoin de filiation. N’oublions pas l’absence de toute figure paternelle pouvant interférer dans cette relation hors norme. Ainsi, Magnus dépeint-il en filigrane une réflexion sur la mère toute puissante et une satire du féminisme immodéré des sororités italiennes de l’époque.
Très rapidement, Nécron place la jouissance comme sa préoccupation principale. Il lui faut copuler à tout prix et manger — parfois celle là même qu’il a prise — pour étancher son irrépressible appétit. Toutes ses aventures déclinent les facettes de cette boulimie et l’ambiguïté de sa relation à sa créatrice. Prisonnier de sa gloutonnerie et de son allégeance, il lui est impossible de s’insurger contre les mauvais traitements de Freida Boher. Sa volonté est nulle.

D’aucuns estiment que la société moderne, pourvoyeuse de jouissance, méprise les velléités émancipatrices. Dès lors, sommesnous condamnés aux mêmes errements que Nécron, à consommer vainement jusqu’à épuisement de notre substance ? Nécron est un zombie sans passé identitaire, ayant fait table rase de ses origines et pour lequel seule l’immédiateté importe. Or, comme le rappelle Ernest Renan, il n’est nul progrès possible sans conscience de l’origine et sans respect profond du passé.

KAMIL PLEJWALTZSKY

Extrait des «Cent dix pilules»

1 Arnaud De la croix, en préface à Milady 3000, éditions Ansaldi, 1986.
2 L’Infernal N°1, éditions Ideogram, 1985.
3 Les Cent dix pilules, planche 42, cases 5, 6, 7 ; Albin Michel, 1986.
4 Ibid, note 1.

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